Conférence sur Teilhard de Chardin

par Madame Mary Wood Gilbert

à Georgetown University, le 11 Avril 2005

 

Traduction de Remo Vescia


Je suis Mary Gilbert, nièce de Lucile Swan et co-éditeur, avec le Père Thomas King, des Lettres de Teilhard de Chardin et Lucile Swan. Lucile m'avait légué cette correspondance avant son décès, en Mai 1965. L'intérêt pour cette relation entre Teilhard et Lucile a crû avec le temps, depuis leur disparition. Ils me font penser à la frise grecque de John Keats, les éternels amants qui se rencontrent à peine et ne se touchent jamais.

Beaucoup de cet intérêt semble porter sur le fait de savoir si cette relation est restée platonique. La question est : "Cette relation, entre Teilhard et Lucile, a-t-elle été amoureuse?"

La réponse est "oui". "A-t-elle été consommée?" La réponse est "non". Toutefois, cet intérêt débouche sur l'aspect de loin le plus important de leur relation, à savoir les conversations transcendantes qui en résultèrent et qui participèrent à la réalisation du Phénomène Humain.

Pour illustrer mon propos je voudrais m'appuyer sur quelques citations de Teilhard tirées des Lettres de Teilhard de Chardin à Lucile Swan. Ainsi du bateau Porthus, le 30 Août 1932, il écrit : "Inutile de vous dire combien cela a été doux et fort pour moi que nos chemins se croisent et se joignent, si singulièrement, là où l'Est se termine pour moi et l'Ouest pour vous - Dieu l'a permis, j'espère, afin que nos vies s'accroissent pour Lui" (Lettres, p. 1)

Le 4 Avril 1935, Teilhard écrit à Lucile qui est partie pour les Etats-Unis peu de temps après être retourné lui-même à Pékin : "J'éprouve cette douce et curieuse expérience de vous savoir "pousser" en moi, durant cette dernière quinzaine; devenant ainsi une atmosphère de vie, m'accordant mes sentiments, mes pensées, mes désirs et mes plans." (Lettres p.30)

Le 27 Février 1937, du vapeur Empress of Japan, en route pour une conférence scientifique aux U S, à Philadelphie, il écrit : "J'ai commencé le Phénomène Spirituel. Bon ou pas je dois le terminer. De nouvelles idées me viennent. Je vous expliquerai cela de Honolulu." (Lettres, P. 69)

1940 : L'invasion japonaise s'étend à Pékin. Lucile quitte en 1941. Il n'y a plus de contacts entre eux à cause de la guerre, depuis 1943. Le 30 Octobre 1945, Teilhard, de son Laboratoire à Pékin, écrit : "Je vous redis ce que je vous disais en Septembre. Depuis cinq ans j'ai pris de l'âge. Mais dans mes orientations de fond, je n'ai pas changé. C'est vous dire que je ne regarde les années à venir que comme un temps consacré à la défense et à la propagation des idées que vous connaissez si bien, et qui tendent de plus en plus à se résumer dans cette attitude unique et incroyablement riche : l'amour de l'Evolution comprise comme la genèse d'un Centre personnel et vivant. Je n'ai encore aucune idée sur ce que je pourrai faire. Mais il est toujours sous-entendu que votre influence sera là pour me sensibiliser, m'encourager. Vous pouvez tellement en moi et sur moi, Lucile…,(Teilhard a omis un mot en écrivant en anglais cette phrase. Elle touche à l'importance du rôle de Lucile dans le développement du Phénomène Humain) (Lettres, p. 163)

Le 13 Décembre 1945 il écrit une lettre à Lucile qu'il espère atteindre par l'intermédiaire d'un ami. "J'ai reçu, coup sur coup, vos deux lettres du 5 et du 12 Novembre, et je suis désolé que vous n'ayez pas reçu les miennes écrites depuis le mois d'Août. Dans ces deux lettres (perdues?) je vous expliquais comment, avec le deuxième voyage du Grispholm, je n'ai pas pu faire passer de correspondance. (Le Grispholm était un bateau américain utilisé à cette époque pour l'évacuation de Chine des étrangers). Mary Ferguson m'a dit qu'elle n'osait rien prendre. Je vous disais aussi que, pour moi, la fin de la guerre s'est passée sans aucun changement matériel. Toujours à la rue Labrousse avec Leroy…. Les communications sont encore très difficiles par mer; l'avion très cher. J'avais d'abord pensé rentrer en France par l'Amérique. Mais de ce côté là les lignes sont si chargées (et chères) que je crains d'avoir à me contenter de la route de Suez, si je peux trouver un bateau. En tous cas, très chère, vous savez que je ne vous oublie pas, et que d'une manière ou d'une autre je compte toujours autant sur vous pour me soutenir et "m'inspirer"…. Mon désir de découvrir à l'Homme la grandeur et l'avenir possible du Phénomène Humain n'a fait que grandir en moi; et c'est cette passion-là qui finalement semble devoir absorber ma vie. Or cet effort, précisément, Lucile, vous savez que je ne le conçois guère sans vous. Alors, vous voyez, tout demeure et demande à croître entre nous, sur un terrain solide. Vous remarquerez peut-être que je vous écris le propre jour de Ste Lucile. C'est si tendre et si fort de sentir que, même très loin, vous êtes si près de moi…" (Lettres, p.172)

Enfin arrivé à Paris, en route pour les Etats-Unis, il écrit le 5 Juillet 1947, du 15 de la Rue Monsieur où il réside, après son hospitalisation pour une attaque cardiaque. " Maintenant je suis dans une bonne clinique avec un joli jardin, très proche des Etudes. Malgré la guérison je doute de pouvoir reprendre mon existence et de me rendre sur le terrain; en tous cas l'affaire d'Afrique du Sud est manquée. Je crois sentir que la solution constructive, pour moi, est et sera de me tourner davantage du côté de la pensée et de l'action sur les idées. Mais il faut pour cela tout un ajustement aux évènements que je ne puis encore prévoir. (Il fait allusion à ses ennuis de santé). En tout cas, plus que jamais, j'ai besoin de vous pour être moi-même, et pour trouver plus concrètement Dieu". (Lettres, p. 206)

Peut-être vous posez-vous la question : "Mais qui était cette Lucile? Pourquoi était-elle si importante pour Teilhard? Quel genre de personne était-elle? Quelle était sa contribution à ce couple composé de ces deux personnalités?"

 

Née dans la petite ville de Sioux City, dans l'Iowa, vers la fin des années 1880, elle avait un frère plus jeune de deux ou trois ans. Son père était juge, sa mère était la plus jeune de trois sœurs, dont les années de jeunesse évoquent pour moi les héroïnes du roman de Louisa May Alcott Little Women . De ses plus jeunes années et des encouragements qu'elle recevait de son père pendant son adolescence, Lucile gardait un grand goût de vivre. Lorsque, plus tard, sa famille s'installa à Chicago, Lucile voulut s'inscrire au "Chicago Art Institut" pour devenir sculpteur, et son père l'encouragea et l'aida à ouvrir un atelier en ville. Un jour elle reçut de Paris une lettre d'un de ses anciens camarades de l'Institut. Il lui proposait de le rejoindre et de l'épouser. Elle en parla à son père qui lui suggéra d'accepter mais de se faire accompagner de sa mère. Lucile partit donc à Paris, avec sa mère, et elle épousa son ami peintre, Jérôme Bloom.

Sa vie avec "Jerry" fut, d'après elle, toujours intéressante et pleine. C'était une femme heureuse. Ils vécurent un temps à New York, dans Greenwich Village, passèrent des étés dans un petit cottage à Mount Kisco, puis voyagèrent à travers le monde. Les histoires que Lucile nous racontait étaient magiques. Elle se rappelait d'un cochon rôti avec la Reine de Honolulu. Ils visitèrent le Japon et la Chine, vécurent à Paris où ils rencontrèrent beaucoup d'artistes qui vivaient de leur art. Elle m'a raconté que les matinées étaient toujours occupées à travailler - discipline qu'elle s'est imposée sa vie durant.

Malheureusement pour elle, après une douzaine d'années de vie commune, Jerry commença à montrer des signes de détérioration mentale et cela l'a menée à se séparer de lui , la situation devenant intenable. C'était un crève-coeur pour elle, mais cette décision était également typique de Lucile qui avait un sens profond des réalités. Jerry, pendant un certain temps, vécut dans un hospice et Lucile travailla à New York gagnant sa vie avec son art. Elle était particulièrement douée pour les portraits d'enfants, soit en pied soit en buste.

Avec la crise de 1929, la vie à New York devint particulièrement difficile. C'est alors que Lucile et son amie Betty, une décoratrice d'intérieur, décidèrent de voyager de par le monde, cela devenait moins cher que d'entretenir son logement. Leurs voyages les menèrent à Pékin où elles eurent le succès que l'on imagine pour ces deux jolies femmes. Elles décidèrent de s'y établir. Après un certain temps, son amie Betty, courtisée par un jeune diplomate américain rentra aux Etats-Unis pour décider si elle devait prendre au sérieux ses propositions. Lucile resta donc seule à Pékin et s'y établit en tant que sculpteur, modelant des scènes de la vie chinoise, - des femmes chinoises sophistiquées, la faune locale, l'acteur chinois Mei Lang Fan, les gens de la rue, des acrobates, des jongleurs, et plusieurs étrangers, dont Teilhard.

Elle avait rencontré Teilhard à un dîner, à Pékin. Elle était devenue un membre connu de la colonie étrangère, dédiée à son art, tous les matins, dans son studio de sculpteur, elle donnait des leçons de dessin et de pétrissage d'argile, ce qui lui laissait les après-midi libres pour des promenades dans les parcs magnifiques de la ville, pour prendre le thé chez elle ou chez des amis. Les dîners étaient fréquents. C'est une façon agréable de rencontrer du monde et de se faire des amis.

La relation avec Teilhard se mua rapidement en solide amitié riche de communication et de partage de leurs travaux. Je me souviens combien Lucile était heureuse lorsque Teilhard se référant à son livre le désignait comme "notre travail" et de sa surprise, mais aussi de son plaisir, en écoutant les critiques astucieuses de ses travaux de sculpture. Sachant cela il n'est pas surprenant que leur amitié ait duré si longtemps, malgré les longues séparations. Elle a duré en effet jusqu'à la mort de Teilhard, il y a exactement cinquante ans, le 10 avril 1955.

En réunissant mes souvenirs, je réalise tout ce que ces deux personnalités ont partagé en plus du plaisir d'être ensemble. Tous deux jouissaient d'une bonne santé, Lucile avait une grande vitalité et Teilhard une vigoureuse constitution. Le monde et la nature comportaient une grande source d'intérêt pour chacun d'eux - se réjouissant de la floraison du figuier du jardin de Lucile ou de celle des pivoines pendant leurs promenades au Parc Pei Hai et aux Western Hills où Teilhard se rendait avec son petit marteau. Ils étaient curieux, s'intéressant aux autres plus qu'à eux-mêmes. Tous deux avaient un grand goût de la vie qui mettait de l'esprit à leurs échanges et les motivaient pour une foi et des idées, mais toujours dans le sens positif. Ils trouvaient de la beauté dans la vie de manière probablement différente de tout le monde, mais malgré les difficultés diverses que leur amitié provoquait c'était pour eux la source d'un trésor inestimable ainsi que de grands progrès personnels.

Comme certains d'entre vous le savent, j'ai rencontré Teilhard. Aussi, avant de terminer, permettez-moi de vous donner un petit aperçu de ma vie à Pékin et de ma rencontre avec lui. C'est un défi pour moi de brosser ce tableau, après plus de 70 ans, mais cela est resté toujours très vivant en moi, comme si c'était hier.

Me voici dans une grande maison chinoise. Je traverse un jardin et j'entre dans une petite pièce. Les murs de la pièce sont remplis de livres. Un bureau sombre en acajou est contre le mur et me fait face. A ma droite la table est mise pour trois couverts. Un grand fauteuil en cuir avec une lampe qui le surplombe semble attendre un lecteur.

Mon hôte, un résident ancien de Pékin, un banquier, parle avec un homme de grande taille, en costume sombre avec un col clergy-man. J'ai 18 ans, et je suis fraîchement arrivée des Etats-Unis. Nous parlons anglais. Mon français est à peine meilleur que celui d'une écolière, mais inapte à des conversations politiques complexes. Nous sommes en 1933. Le gouvernement français est dans un état chaotique. En Mars de cette année, le Reichstag a nommé Adolf Hitler Chancelier d'Allemagne, avec des pouvoirs dictatoriaux. Les deux hommes dans la pièce sont français. Leurs visages sont défaits. Ils parlent doucement, perplexes et angoissés.

En Chine la menace japonaise sur Pékin a augmenté, car les japonais ont brûlé et saccagé tout sur leur route. Les étrangers quittent la ville en masse. Parmi ceux qui restent, en majorité des russes blancs, certains parce qu'ils ne savent plus où aller, d'autres parce que bien résolus, courageux ou têtus, selon ce qu'ils savent, n'ont pas voulu partir.

La petite table carrée était ornée de trois napperons brodés de figures chinoises, avec de jolis nuages et une montagne. Mon hôte m'avait placée à sa droite et Teilhard lui faisant face se trouvait à ma droite. Pendant près de la moitié du repas, j'ai gardé un silence respectueux. Quand mon hôte m'a interpellée j'ai osé poser à Teilhard la question que, plus tard, Lucile me dit lui avoir posé également, la première fois qu'ils s'étaient rencontrés. Elle me semblait évidente et la manière de parler de Teilhard m'encourageait à le faire : " Comment réconciliez-vous vos découvertes scientifiques remontant à l'âge préhistorique de la Terre avec l'histoire du Christianisme? Lui dis-je. La Science ne se considère-t-elle pas comme la Vérité par opposition à la Foi Chrétienne?"

Me souvenant de ce moment-là, maintenant, je ne peux retrouver dans ma mémoire sa réponse avec exactitude. Néanmoins, je me souviens qu'il écarta la dichotomie que j'avais avancée et qu'il unifia science et foi en une seule et même recherche de la vérité. Le rappel de ce souvenir porte plus sur la manière dont il répondit que sur la réponse elle-même. Il n'a montré nulle irritation ou désintérêt ou même de condescendance. Sa réponse avait la même rigueur que si elle avait été donnée à une question d'Einstein ou d'un personnage aussi important. C'est sa manière de répondre qui m'avait touchée, fortement.

J'ai ensuite longtemps été embarrassée par ce que, plus tard, j'ai pensé avoir été de ma part une curiosité inassouvissable. Réfléchissant maintenant à cela je me console en me disant que peut-être mon manque de sens politique, bien ingénu et typiquement américain, peut avoir constitué comme une manière de distraction des évènements tragiques de ce temps-là. Car que pouvaient-ils faire, là de Chine, à l'autre bout du monde, ces messieurs, pour aider leur pays?

Notre hôte fit glisser la conversation sur la politique. Alors je me mis à écouter ce que ces deux messieurs se disaient après les nouvelles entendues à la radio et me mis à observer leurs étonnements angoissés au sujet de ce qui arrivait à leur pays. Ce fut une rencontre importante pour moi. Je venais de vivre les évènements tragiques de la crise économique de mon pays, quelques années auparavant et maintenant je vivais en réalité ce que mes livres d'Histoire m'avaient appris en classe - comment le monde pouvait basculer hors de contrôle à partir de certains évènements politiques.

Aujourd'hui, plus de 70 ans plus tard, je me demande ce que Lucile et Teilhard penseraient de cette vague mondiale d'intolérance de notre monde présent qui engendre des évènements politiques fondés en grande partie sur une attaque contre l'évolution.

Addendum aux Notes biographiques de Lucile Swan

Pendant des années j'ai hésité à ajouter cette note finale à l'histoire de Teilhard et Lucile, à cause du caractère hautement personnel de ce que je vais dire. Mais j'éprouve le besoin de le faire, aujourd'hui, en ces circonstances.

Un soir, pendant les dernières semaines de sa vie, Teilhard, alors qu'il faisait sa promenade de santé le long d'une rue qui traverse d'est en ouest la ville de New York, subit une attaque cardiaque et il tomba sur le trottoir. Des passants l'emmenèrent aussitôt chez le médecin le plus proche. Teilhard était suffisamment conscient pour lui demander d'appeler Lucile. Le médecin l'a appelée aussitôt en lui précisant que c'était là la demande de Teilhard et qu'il la priait de venir le rejoindre d'urgence. Ce qu'elle fit aussitôt. Quand elle arriva chez le médecin elle trouva Teilhard sur le point d'être enlevé par plusieurs de ses confrères jésuites. Elle se mit à ses côtés, lui prit la main et lui dit qu'elle l'aimait. Ensuite, il fut rapidement emmené par ses confrères

Ce fut la dernière fois qu'elle le vit.

Traduction de Remo Vescia