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LA SOLIDARITE, CONDITION DE L' EVOLUTION

Par Monique Drouet

 

J'ai été témoin d'un fait qui m'a frappé il y a quelques mois, alors que j'arrivais devant la pharmacie Danjou. Un homme d'une petite cinquantaine d'années était en train de s'ouvrir les veines du bras gauche. Tout le monde circulait autour de lui. …sans le voir. Les gens passaient, pressés, ailleurs...

Comment comprendre ? La simple vue de ce Malheureux aurait dû susciter une secousse morale, un geste vers…, relationnel, solidaire … au deçà de l'aspect normatif de toute morale, on bute en effet sur le curieux concept de « solidarité », qui, pour nos sociétés occidentales, émerge de la Grèce antique, se retrouve un temps, imbriqué dans la charité, avec le christianisme, puis se peaufine en quelque sorte par son contact avec le siècle des lumières, pour réapparaître dans le discours religieux tout en se matérialisant à l'échelon international à travers accords et traités ; curieux concept, en ce sens que façonnant un premier temps l'individu en tant que citoyen, il tend de nos jours à une certaine forme de réalisation par l'intermédiaire des Nations . Un rapide survol des grandes lignes des pérégrinations historiques - essentiellement occidentales - de cette notion conduira à constater que ce concept semble être à l'origine même de la morale, qu'il la suscite … il sera alors nécessaire de se demander si le concept existentiel qui est en train de remplacer la vertu sociale initiale n'est pas la condition même de l'évolutionnisme

Dans la Grèce antique, la solidarité apparaît en même temps que la démocratie et que son corollaire, le discours politique, vers le V° siècle, comme manifestation de l'unité du citoyen Grec avec son acte. L'apparition de la notion de « responsabilité citoyenne » qui permet l'émergence d'une certaine forme de solidarité sociale semble venir de la prise de conscience de la liberté et de l'égalité données par la parole. Quelque siècles plus tard, c'est à travers un acte considéré comme progrès pour Autrui que la solidarité se verra reconnaître le pouvoir de réaliser l'unité de l'agent en vue d'une réalisation spirituelle personnelle. Dans cette optique, c'est de prime abord une vertu morale concernant l'organisation de la société. Mais le fondement de cette aide semble déborder la société. C'est le christianisme qui va dévoiler la notion de solidarité interhumaine, en mettant en évidence une certaine fraternité L'individu devient une personne, qui peut s'auto construire, car- étant à l'image de Dieu, il possède la liberté . Dans l'action, grâce à l'action, l'homme se saisit perfectible.

Les diverses incitations de l'Evangile, l'importance accordée à la conscience individuelle mettent en évidence une solidarité de chair et de sang Corrélativement, avec Pothin, puis avec Irénée et son « économie de salut », va apparaître la notion de « progrès spirituel », transformation volontaire menant à un accroissement de l'être. « La fin de la nature n'est pas de s'arrêter à l'animal, mais d'engendrer l'homme », affirmera Saint Thomas. Cette structure va permettre en Occident la mise en place de la société de morale judéo chrétienne, que notre système juridique a reconnu

A partir du siècle des lumières, c'est dans le cadre du contexte économique en vue d'une certaine réalisation sociale que la solidarité sera perçue. C'est ainsi que pour François Guizot en 1828 la marque de la civilisation consiste en une « distribution plus équitable entre les individus de la force et du bien être produit »

En résumé, alors que dans un premier temps la solidarité répondait à un ordre divin, elle passe sous la houlette de l'Etat. Partant du tout nouveau principe qu'une dette intergénérationnelle existe en raison de la perfectibilité humaine, P Leroux et Léon Bourgeois fonderont vers 1890 le mouvement « solidariste ». L'aide de l'Etat suivra, qui dés 1893 mettra sur pieds « l'assistance médicale gratuite ». La solidarité deviendra alors un « devoir d'Etat », rappelé comme tel dans la Constitution de 1946 .

Jaillie de la prise de conscience de nos indigences collectives, cette solidarité va par suite permettre l'identification unanime de trois grands axes, les causes sociales, les causes humanitaires, les causes environnementales, ce qui a d'ailleurs fait naître l'idée, par le biais de la responsabilité qui en est conséquence, de commerce équitable, de développement durable, etc… c'est à la demande des Nations Unies, dans le rapport de 1983 intitulé « notre avenir à tous », que la commission Brundtland précisait ,ce développement « répond aux besoins présents sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs, » . En 1992, le programme d'action de Rio de Janeiro suivra, avec pour but, d'envisager des moyens pour réduire les risques écologiques du 21°siècle.

Ces recherches ne pouvaient laisser indifférente l'église catholique : le 15 mai 1891, Léon XIII instaurera la« doctrine sociale de l'Eglise », en énonçant, -dans l'encyclique qui commence par ces mots : « rerum novarum »-, le principe d'« amitié », principe que Pie XI nommera « charité sociale », Paul VI parlant de « civilisation de l'amour ». Face au conflit entre capital et travail, « Léon XIII - explique Jean Paul II dans « centesimus Annus » - proclamera les conditions fondamentales de la justice dans la conjoncture économique et sociale de l'époque ». L'originalité de ce message tient au fait que, tout en étant bien évidemment pénétré de l'esprit de l'Evangile, il a pour fondement la nature humaine elle-même. En 1961, Jean XXIII dans l'encyclique « mater et magister » suivra la même voie ; puis Jean Paul II, dans l'encyclique « sollicitudo rei socialis » illustrera l'importance fondamentale de la solidarité dans le cadre du développement des peuples. Quant aux évêques français, ils insisteront dans la « charte de la solidarité » en 1988, sur la nécessité de l'action, plutôt que sur une vague compassion… Dés lors, pour le Chrétien, la solidarité est reconnue comme une obligation en quelque sorte naturelle que la raison justifie, ce que les clergés mettront en évidence, par exemple avec la « déclaration de Venise » signée le 10 juin 2002 entre Jean-Paul II et le Patriarche Bartholomaios 1er ayant pour but, je cite : « la protection non seulement des hommes mais aussi de toute la création (…), appelant à une « conscience écologique chrétienne », « conférant un sens plus complet à l'importance de la relation entre les êtres humains et l'environnement naturel »…

Cette prise de conscience non seulement d'une trame humaine, mais de ce véritable tissage sociétal humain, semble par conséquent pouvoir être considérée comme l'instigateur même d'une certaine morale. La question se pose alors de savoir si le concept existentiel qui est bien en train de remplacer cette vertu ne constitue pas la condition même de l'évolutionnisme

Il est à remarquer qu'une certaine téléologie demeure grâce à l'avancée des sciences, car demeure toujours la question de savoir si l'évolution a une finalité ? Peut on cependant parler d'évolution sans sous-entendre- sauf à admettre ou qu'elle est absurde ou avec J. Monod que ses finalités ne sont significatives d'aucun à-venir,- qu'elle a une finalité au moins immanente, avec toute la largeur d'esprit que comporte ce terme, l'adaptabilité ne s'appréciant parfaitement qu'in fine ? Et alors, en raison même de cette adaptabilité future, il ne me semble pas possible de faire l'impasse sur l'éternelle question métaphysique à l'aune de l'idée même d'évolution. « Briser le toit de sa maison, c'est ouvrir l'homme au divin », remarquait à juste titre Mircea Eliade…

Sans pour autant devoir peut-être rejoindre Hans Jonas qui prône « une heuristique de la peur », il peut cependant sembler nécessaire de se demander s'il n'y a pas une espèce d'antinomie entre solidarité et progrès ? Même si seules quelques « preuves » du progrès sont visibles au temps X pour tel individu, ces preuves dévoilent une linéarité, un sens, un à venir…pour cet individu, faisant jaillir pour lui le devoir de chercher et de partager .L'accumulation personnelle des connaissances ne présente en elle-même aucun intérêt ; il faut accepter cette perpétuelle remise en cause qui seule permet une créativité interactive.

Il est évident que la question, au niveau scientifique, n'est pas nouvelle, elle est née avec la prise de conscience de la science comme essence du progrès. Récemment, F. Euvé (une métaphysique de l'avenir ; Christus, avril 2005) constatait : « la nature change de métaphore : de « machine » (Descartes) elle devient organisme » (Whitehead) », un organisme qui évolue, que l'homme transforme, dont il se reconnaît responsable. C'est peut être ce qui a par exemple permis de créer le terme « crime contre l'humanité ». Nuremberg semble en effet avoir été le premier déclic officiel collectif de la solidarité responsable envers un ensemble humain perçu comme une totalité. C'est en 1947 que sera reconnu le code de Nuremberg. Puis, dans la même optique, mais cette fois grâce aux physiciens, en 1954 le Manifeste Russell - Einstein est signé : « …Il nous faut apprendre à penser d'une façon nouvelle… rappelons nous que nous sommes de la race des hommes », spécifie t-il. A sa suite, en 1957, se tiendront les Conférences de Pugwash pour la science et les affaires mondiales, qui recevront le prix Nobel de la Paix en 1995.

D'autres traités et accords suivront, qui permettent de constater en quelque sorte la véritable et toute nouvelle expérience pour l'Occident de la Solidarité de l'homme à tout l'univers... un élargissement, un approfondissement, non un remplacement, de la notion de solidarité , avec en conséquence une responsabilité accrue. C'est encore le manifeste de Séville, qui en 1989 scande dans sa conclusion : « la biologie ne condamne pas l'homme à la guerre….la responsabilité en incombe à chacun de nous »…en tant, nécessairement, que citoyen. D'où, pour reprendre le terme utilisé en 2004 par Wangari Maothai, première femme africaine recevant le prix Nobel de la paix, en 2004, il faut « risquer en amont la démocratie », en y insérant à ce moment les technologies, compte tenu et en fonction d'une certaine échelle de valeurs, ce qui permet de préserver l'homogénéité civilisationnelle de chaque groupe. C'est d'ailleurs ainsi qu'était née la « déclaration sur les responsabilités des générations présentes envers les générations futures » en 1997.

L'Homme est par définition un être relationnel dont la solidarité est fonction de sa capacité communicative Elle correspond en quelque sorte à la « cause nécessaire de Spinoza: elle doit exister pour que le monde évolue, étant bien entendu également que la remarque de Spinoza- « la liberté ne peut être appelée cause libre, mais seulement cause nécessaire »-s'applique naturellement ici : la liberté qui permet la mise en œuvre de cette solidarité est un paramètre de l'évolution, non sa condition. Cette « cause nécessaire » tend à l'entéléchie, portant en elle ce que Spinoza nomme le « conatus », l'inclination particulière de chaque vivant de persévérer dans son être en faisant appel aux ressources nécessaires, qui le mènent jusqu'à sa véritable humanité. Et ce d'autant plus que la responsabilité ne va plus porter sur le fait mais sur l'imaginaire futur de faits envisageables. C'est ainsi que pour Hans Jonas je suis responsable « non de mon comportement, mais de la chose qui revendique mon agir…». En fait, il semble que deux conditions doivent être réalisées pour que « la chose revendique mon agir »: d'une part, une certaine affinité avec elle, qu'il convient d'apprendre à reconnaître. D'où peut-être, comme l'avait remarqué Teilhard de Chardin (« les conditions psychologiques du l'unification humaine) », la nécessité de psychologues chargés de promouvoir ce que il nomme une « énergétique de l'esprit (….) afin de discerner les ressorts les plus secrets et les plus généraux du dynamisme psychique qui nous anime», d'autre part que j'ai ou puisse avoir une certaine possibilité d'action pour la satisfaire. En ce sens, l'objet de la solidarité garde son caractère noétique universel, ce caractère de ce qui n'est ni empirique ni sensible mais saisi de façon universelle par l'intuition pure. Mais, de vertu morale, la solidarité est alors reconnue concept existentiel.

Nous traversons par conséquent une période de transition; la solidarité va se modulant. Origine de toute responsabilité, n'est elle pas appelée à devenir une véritable praxéologie, c'est à dire une science de ce que l'économiste Gary Becker a nommé « le capital humain », entendant par là l'ensemble de principes moraux à mettre en œuvre pour la réalisation de fins collectives dans le cadre d'une volonté évolutionniste, ces fins collectives reconnues d'une part comme étant et ne pouvant se réaliser- en face du paradoxe fondamental mis en évidence par Hans Jonas, de la puissance du savoir devenant « esclave et maître de soi même »- que de façon parfaitement altruiste sur le long terme, d'autre part soigneusement encadrées par le principe nommé par le même Hans Jonas « de précaution » afin tenter d'éviter toutes possibilité de dérapage ou de dérive ?

Il s'agit d'un véritable défi que l'homme se lance à lui-même, véritable alternative à la désintégration. Nous avons le choix, soit nous rétrécir à vivre notre vie à la dimension de notre vie, par crainte, par peur, par lassitude, soit participer d'une façon ou d'une autre à ces événements qui construisent la trame de notre monde, devenir- pour reprendre un terme de Teilhard- « évoluteur » en étant « auto évoluteur ».

La première option rétrécit l'existence à la vie. Celui qui la choisit ne renonce pas au bonheur, mais c'est un bonheur en lui même, pour lui seul…Dans cette optique, l'homme qui a suscité ces feuillets pouvait continuer à s'ouvrir les veines sur le trottoir. Les vies défilaient devant lui, chacune avec ses joies et ses peines limitées à elle-même par elle-même : le parallélisme des vies constitue effectivement une protection individuelle efficace. Il interdit néanmoins dans le même temps toute rencontre vraie et par conséquent tout dynamisme, tout progrès. Qui plus est, une petite réflexion sur cette solution aboutit à la constatation qu'elle conduit irrémédiablement à un monde purement utilitariste. Sans transcendance, une humanité peut elle exister ? Dans cette perspective, l'observation de Montesquieu (les lettres persanes) revêt tout son sens de désespérance : « que savons nous si la terre entière n'a pas des causes générales, lentes et imperceptibles, de lassitude ? »

La solidarité à laquelle nous convie la seconde option est plus qu'une solidarité inter humaine. A l'opposé de la première option, cette solidarité signe une certaine absence de liberté. Elle est une solidarité au Tout, la prise de conscience d' « une consanguinité avec l'univers », précise Teilhard (œuvres III). « Les collectivités humaines les plus humanisées…nous apparaissent toujours comme le produit (…) d'une synthèse » (les unités humaines naturelles) Il s'agit de constater que le sens ne sera réalisé que lorsque chaque élément aura effectué, par synthèse progressive, ce qu'il lui est possible d'effectuer, dans le langage bergsonien on peut dire qu'il « aura transformé en mouvement ce qui était par définition un arrêt ». C'est donc une logique d'action et de relations , chaque monade humaine intervenant en quelque sorte en « pierre d'angles »: le Tout ne peut exister sans elle, elle peut avoir une certaine forme de vie sans le Tout, mais sa vie ne devient Existence que dans et par son rapport au Tout. La société future alors envisageable réalise l'Unité L'homme a toujours revendiqué la liberté de choisir son avenir.

Nous avons acquis la possibilité, et le devoir, de construire l'Avenir. « Celui là est libre, affirmait Spinoza, qui est conduit par la seule raison, et il n'a par conséquent que des idées adéquates ». (Éthique IV). La cause de la genèse des civilisations est une relation de responsabilité décisionnelle personnelle. Tant que chacun de nous ne sera pas convaincu de l'existence originelle et de la nécessité de la formulation existentielle de cette solidarité, rien ne sera gagné. En effet, alors que la solidarité demeure telle, la responsabilité de l'homme est inversement proportionnelle à la diminution des possibles, une responsabilité qui produit un accroissement d'être. Ce plus d'être, ce n'est rien d'autre qu'un possible ; « ce qui est nécessaire, remarque St Thomas, c'est que la vie ait préexisté comme pouvoir » ; précisément, une hypothèse ne serait elle pas concevable, qui partirait du fait qu'un Dieu Parfait ne peut créer qu'un monde parfait ; la signification du terme « créer » est large et il est permis de penser que le monde créé par Dieu est un monde sur le mode du possible, le Père Eternel récapitulant en lui tous les possibles . Autrement dit, notre univers serait en quelque sorte la matérialisation d'un possible divin ; il ne saurait y avoir alors ni bien ni mal, la responsabilité serait à mettre en correspondance avec ce que Ch. Péguy nommait « la nécessité divine ».

Une telle réalisation possède l'empreinte divine à tous les niveaux, et, comme son Créateur, l'homme recèle en lui l'infinité des possibles ; mais alors que le Père Eternel, Un absolu Puissant du Tout, intervient seul, l'homme multiple créé « ombre de Dieu », ne peut trouver, ne peut intervenir, et ne peut garder l'élan qui justifie toute vie qu'avec autrui. La conjugaison progressive de la réalisation de certains de ces possibles constitue l'Evolution. Dieu, Etre parfait, a tissé une trame évolutive parfaite, c'est-à-dire en tenant compte de toutes les facettes. D'où cette complexification, d'où le fait que Le Christ soit le signe tangible de la solidarité pour toutes les religions monothéistes. Il s'agit par conséquent de parvenir à ce qu'on pourrait maladroitement peut être appeler une « ontologie spirituelle », en ce sens que chaque individu met en œuvre des possibles - qui conjuguent hasard, nécessité et contrainte- lui permettant de faire face à Une Réalité évolutive qui semble protéiforme, Réalité qui représente, pour lui, à son temps, « l'échelle de Jacob », chaque barreau étant en quelque sorte un palier de compréhension plus affiné de « La » Réalité…

Il devient alors évident qu'on ne peut faire l'impasse sur la solidarité viscérale de l'homme au Tout, cette relation vivante qui faisait écrire à Teilhard : « Tout est un, l'un est dans l'autre » (journal), les deux étant reliés grâce à ce qu'il nomme « l'infini de la complexification »… « Je considère, écrivait il (« lettres intimes »), comme un principe fondamental qu'il n'y a dans notre univers qu'une philosophie, celle du Tout, les individus ne se comprenant que par le Tout » C'est précisément ce que nous avions conclu ci-dessus. Dés lors, si le défi est relevé, si -ayant quittée le « ruah Elohim », le souffle créateur,- créer, c'est aussi « séparer »,devenue consciente pour tout Vivant- si la solidarité se reconnaît Amour universel- alors c'est elle qui ,« après avoir agité la masse cosmique, en émerge , dit Teilhard, pour former la sphère de l'énergie spirituelle et cristalliser le ciel et le terre dans le Christ oméga »

A ce niveau aussi , le concept devient également la condition même de l'évolutionnisme. Avec Teilhard, (« le phénomène humain »), il est loisible d'écrire qu'il est « la propriété générale de toute vie et comme telle qu'il épouse, en variété et en degré, toutes les formes prises successivement par la matière organisée ». La solidarité est en quelque sorte la part protéiforme, parce que ponctuelle tout en demeurant personnalisée, du divin en chaque Vivant. C'est à cette seule condition qu'il est envisageable de concevoir, avec le Scientifique,- du moins en osant se permettre de répondre à l'inquiétude qu'il manifeste dans « réflexion sur le progrès »-, « un progrès continué …sans que la vie n'éclate sur elle-même ou ne fasse éclater la terre où elle est née » :

Suivant ce raisonnement, la solidarité se situe à la jonction nécessaire de l'utopie et de l'idéologie: lentement, la race humaine accepte de rendre active cette tension vers… Il s'agit maintenant de faire coïncider politique internationale et éthique personnaliste. Ce n'est pas évident Il faut que soit reconnu par chacun ce que Teilhard nommait « un vrai sens de l'espèce…un vrai sens de la Terre ». Le fait que la solidarité appartienne à l'essence même de l'homme implique d'une part que notre liberté est « réelle » en tant que choix entre différentes potentialités non hétéroclites, d'autre part que notre responsabilité est immense, infinie, vertigineuse

Elle constitue une volonté par substitution, qui n'a donc rien de légale au sens kantien du terme. Elle provoque l'action …à condition d'avoir vu ! Voir, c'est ressentir dans le même temps autrui comme étranger à moi tout en m'étant lié-, plus largement c'est recevoir pleinement, au sens étymologique, l'objet vu… de quelque nature qu'il soit, c'est faire en quelque sorte un « arrêt sur image » épistémique et par conséquent nécessairement relationnel. C'est aussi constater, sans l'analyser, dans le même temps, cette « nécessité choisie », ce choix nécessaire, de se donner, ce qui permet d'ailleurs curieusement, de se constater ultérieurement davantage soi même en constatant une espèce d'unification à soi même…, c'est choisir d'exister;… « Voir, c'est être plus » résumait Teilhard. Cette façon de voir est peut-être la façon d'aimer par excellence - elle est à l'état latent dans l'individu, recouverte, obscurcie, salie parfois, par des présumées normes de tous styles… Il y a là superposition totale de l'amour et de la solidarité

Ce sens de la solidarité est d'envergure. Sa dynamique dévoile l'unité existentielle du Vivant, qui seule permet l'évolution,l'évolution justement définie par Mr Abbatucci comme « changement dans le temps d'un ensemble dont tous les éléments sont interdépendants » (communication à l'Académie du 18 décembre 2004) Si la théorie M. qu'évoque l'un des spécialistes mondiaux de la théorie des cordes Brian Green,- « la théorie ultime »-, n'est pas une vue de l'esprit, c'est elle qui permettra alors à l'homme de constater la nécessité de l'ensemble unifié des interactions continues dans la « création continuée ». (Descartes)